11

 

Je me réveillai tout tremblant, pressé de m’extraire des volutes du rêve d’Haussmann. L’image résiduelle était d’une vivacité dérangeante ; je me sentais encore là-bas, avec Sky, je voyais encore les hommes emmener son père. Je regardai ma main à la lumière crépusculaire de mon box. Le sang, au centre de ma paume, était coagulé et noir comme du goudron.

Sœur Duscha m’avait dit que la souche virale était affaiblie, mais je n’étais apparemment pas près de la vaincre par mes propres moyens. Je ne pouvais en aucun cas retarder le moment de reprendre la poursuite de Reivich, et pourtant la suggestion de Duscha, qui aurait souhaité me garder une semaine à l’hospice pour me faire soigner par des spécialistes, me paraissait soudain infiniment préférable à la perspective d’attendre que ça passe. Et même si les symptômes pouvaient paraître bénins par rapport à d’autres maladies, rien ne me garantissait que le pire était derrière moi.

J’éprouvai alors une sensation familière, et pas très agréable : de la nausée. Je n’étais pas habitué du tout à l’apesanteur, et les Mendiants ne m’avaient pas donné les drogues qui auraient rendu le trajet plus supportable. J’y pensai pendant quelques minutes, me demandant s’il valait mieux quitter ma couchette, ou rester allongé et prendre mon mal en patience jusqu’à l’arrivée dans l’Anneau de Lumière. Mon estomac finit par l’emporter. Je décidai de me traîner jusqu’au noyau commun du vaisseau. L’une des affichettes de recommandations apposées dans la cabine disait que j’y trouverais quelque chose à acheter pour soulager un peu le malaise.

Le seul fait de gagner le noyau commun constituait une équipée hasardeuse, peu recommandée dans mon état. C’était une grande sphère pressurisée, sise quelque part à l’avant du bâtiment, où on pouvait trouver à manger, des médicaments et de quoi se distraire ; on y accédait par un labyrinthe de coursives à sens unique, à l’atmosphère étouffante, qui serpentaient autour des moteurs nucléaires et finissaient par les traverser. Les instructions apposées dans les cabines mettaient les passagers en garde contre le danger qu’il y avait à s’éterniser dans certaines parties du vaisseau, leur laissant le soin de tirer leurs propres conclusions quant à la qualité de l’isolation des zones en question.

En errant dans ces coursives, je repensai à mon rêve.

J’étais intrigué, pour ne pas dire plus, et j’essayai fébrilement d’en rapprocher les événements de ce que je savais de Sky Haussmann. Je n’étais pas spécialiste du personnage (ou du moins je ne l’étais pas jusqu’alors), mais quand on a été élevé sur Sky’s Edge, il y a des faits qu’on ne peut ignorer. Nous savions tous qu’il avait la phobie du noir depuis la coupure de courant sur le Santiago, après l’explosion de l’autre bâtiment, qui avait tué sa mère. De l’avis général, Lucretia était une femme bien, que tout le monde appréciait dans la Flottille. Titus, le père de Sky, était un homme respecté, parfois craint, mais jamais vraiment détesté non plus. On l’appelait le caudillo, le capitaine. Tout le monde s’accordait à trouver que Sky avait peut-être reçu une éducation particulière, mais qu’on ne pouvait en aucun cas faire peser sur ses parents la responsabilité de ses crimes.

Nous savions tous que Sky n’avait pas beaucoup d’amis, et pourtant, nous connaissions les noms de Norquinco et de Gomez, et nous savions qu’ils étaient copains. Nous savions aussi que Titus avait été grièvement blessé par un saboteur infiltré parmi les passagers. Il était mort quelques mois plus tard, le saboteur ayant échappé à toute surveillance pour venir l’achever dans l’infirmerie du bâtiment où il se remettait de ses blessures.

Le rêve avait pris un tour qui ne m’était pas familier. Je ne me rappelais pas avoir jamais entendu parler d’un vaisseau fantôme qui aurait suivi la Flottille comme le sinistre Caleuche des légendes. Même ce nom ne me disait rien. Que se passait-il ? Le virus d’endoctrinement induisait-il simplement une connaissance assez détaillée de la vie de Sky pour me révéler ma propre ignorance primitive des événements, ou bien avais-je été infecté par une souche non répertoriée, qui avait la particularité de révéler des détails jusque-là tenus secrets ? Ces enjolivements étaient-ils historiquement exacts (bien que mal connus), ou purement fictifs, des ajouts faits par des adeptes qui s’ennuyaient et espéraient ainsi pimenter leur propre religion ?

Je n’avais aucun moyen de le savoir – pour l’instant. Il semblait que j’étais condamné à vivre en rêve d’autres épisodes de la vie de Haussmann, que ça me plaise ou non. Je n’aurais su dire si j’appréciais vraiment ces rêves – qui semblaient étouffer tous ceux que j’aurais pu faire par moi-même –, mais force m’était de reconnaître que je ressentais maintenant plus qu’un début de curiosité quant à la façon dont ils allaient se développer.

Je m’obligeai à avancer, et à penser à autre chose. Je me focalisai donc sur la destination du Strelnikov…

 

 

L’Anneau de Lumière.

Qui ne connaissait ce nom, même sur Sky’s Edge ? C’était l’un des dix ou douze endroits suffisamment célèbres pour qu’on en ait entendu parler dans d’autres systèmes solaires. Sur des dizaines et des dizaines de mondes colonisés, parfois situés à des années-lumière, l’Anneau de Lumière représentait une sorte de pays de cocagne, quelque chose comme un paradis luxueux où l’on pouvait s’ébattre sans la moindre entrave. C’était là que les gens disaient, pour rire, qu’ils s’installeraient fortune faite, ou quand ils auraient épousé une fille de bonne famille. Pas un endroit de notre propre système ne jouissait du même prestige. Pour la plupart des gens, il aurait aussi bien pu s’agir d’un monde mythique, compte tenu des chances qu’ils avaient d’y mettre un jour les pieds.

Mais l’Anneau de Lumière était bien réel.

C’était une enfilade de dix mille habitats élégants, friqués, en orbite autour de Yellowstone : une belle concaténation d’arcologies, de carrousels et de cités-cylindres, un halo de poussière d’étoiles drapé autour du monde. Chasm City était la dépositaire ultime de la fortune du système, mais elle avait une réputation de conservatisme, ancrée dans ses trois cents ans d’histoire, et elle avait par trop le sentiment de sa propre importance. Par contraste, l’Anneau de Lumière était le théâtre d’une constante réinvention, les habitats étant sans cesse démantelés ou refaits à neuf, entrant et ressortant de la formation. Des sous-cultures s’épanouissaient comme autant de fleurs avant que leurs protagonistes ne décident d’essayer autre chose encore. Alors que l’art, à Chasm City, peinait à la limite du lourd et du rassis, dans l’Anneau de Lumière, tout était possible, et encouragé. On y trouvait le pire comme le meilleur. Un artiste dont les œuvres n’existaient que dans les minuscules instants où elles étaient sculptées dans le plasma de gluons-quarks et stabilisées, leur existence impliquée par une subtile chaîne d’inférences. Un autre qui utilisait des matériaux fissiles pour créer des boules de feu nucléaire revêtant brièvement la physionomie de célébrités. On se livrait à des expériences sociales débridées : des tyrannies volontaires, dans lesquelles des milliers de gens se soumettaient au joug des pires dictateurs pour échapper à l’obligation d’effectuer des choix moraux au cours de leur existence. Il y avait des habitats entiers dont les occupants avaient renoncé à leurs fonctions cérébrales supérieures afin de pouvoir vivre comme des moutons entretenus par des machines. Dans d’autres, l’esprit des habitants avait été implanté dans des singes ou des dauphins, et ils s’absorbaient dans des luttes de pouvoir arborescentes, inextricables, ou les tristes fantasmes de leur sonar. Ailleurs, des groupes de savants dont l’esprit avait été converti par les Schèmes Mystifs plongeaient dans la métastructure de l’espace-temps, concoctant des expériences élaborées qui fricotaient avec les fondements mêmes de l’existence. Ainsi, un beau matin, la moitié de l’Anneau de Lumière disparut : on raconta qu’ils avaient découvert une technique de propulsion plus rapide que la lumière et transmis ce secret à des amis censés installer ce gadget des plus utiles dans leurs habitats…

Bref, l’Anneau de Lumière était un endroit où un individu raisonnablement curieux pouvait facilement passer une bonne moitié de son existence. Mais je doutais que Reivich perde beaucoup de temps à flâner le nez au vent. Il devait être pressé de se perdre dans Chasm City.

Une chose était sûre, je ne serais jamais bien loin derrière lui.

 

 

Toujours nauséeux, je me traînai dans l’espace commun et parcourus du regard la douzaine de passagers de la sphère. Chacun avait le droit de planer dans la position qui lui plaisait (pour le moment, les moteurs du caboteur étaient coupés), mais tout le monde s’était accroché dans le même sens. Je passai mon coude dans une courroie murale libre et observai les autres derrières de dégel de mon espèce avec ce que je savais passer pour un vague intérêt. Ils étaient groupés par deux ou trois, parlant tout bas pendant qu’un cyborg sphérique propulsé par de petits ventilateurs passait de l’un à l’autre, proposant des services dispensés par diverses trappes disposées autour de son corps.

— Pas de quoi s’inquiéter, l’ami, fit quelqu’un en russe, d’une voix pâteuse. Ce n’est qu’un robot.

Je commençais à me rouiller. Je n’avais pas senti que quelqu’un arrivait derrière moi. Je me tournai languissamment pour voir celui qui m’avait parlé. Et me retrouvai devant une montagne de chair occupant la moitié de l’espace commun. Sa face rose, triangulaire, pareille à un jambon cru, était ancrée à son torse par un cou plus épais que ma cuisse. Ses sourcils poussaient à un centimètre de ses cheveux, de longs crins plaqués sur le rocher grossièrement taillé qui lui servait de crâne. Sa bouche large, incurvée vers le bas, était encadrée par une grosse moustache noire et une barbe réduite à une ligne de poils fine comme un rasoir qui soulignait l’énorme largeur de sa mâchoire. Il avait les bras croisés sur sa poitrine comme un danseur cosaque, des muscles hypertrophiés qui ondulaient sous le tissu de son manteau, une longue houppelande rapiécée avec des carrés grossiers de tissu raide, brillant, qui renvoyait la lumière en un million d’arcs-en-ciel fluctuants. Son regard semblait me traverser, et ses deux yeux n’avaient pas l’air intéressés par la même chose, de sorte que j’avais l’impression d’être transparent.

Je grimaçai intérieurement. Je sais encore reconnaître les ennuis quand ils se pointent.

— Personne ne s’en fait, répliquai-je.

— Hé, il parle ! fit l’homme en s’accrochant à la paroi à côté de moi. Je disais ça juste pour faire la conversation, da ?

— Ça va. À un de ces jours, alors.

— Pourquoi vous montrer si désagréable ? Vous n’aimez pas Vadim, l’ami ?

— J’étais disposé à vous laisser le bénéfice du doute, répondis-je en norte, alors que je me débrouillais plus ou moins en russe. Mais tout bien pesé… vous ne passez pas l’examen. Et jusqu’à preuve du contraire, je ne suis pas votre ami. Maintenant, fichez-le camp et laissez-moi tranquille.

— Je vais y réfléchir.

Le cyborg traîna un instant près de nous, indifférent à la tension qui montait. Je lui demandai de me fournir une dose de scopolamine-dextrose. C’était la plus ancienne et la moins chère des drogues antinausée de la pharmacopée. Je n’étais qu’à moitié sûr d’avoir de quoi me la payer, bien que, comme tous les passagers, je me sois fait ouvrir un compte à bord pour la durée de la traversée. Quoi qu’il en soit, une trappe s’ouvrit sur le côté du cyborg, révélant une seringue prête à l’emploi.

Je la pris, retroussai ma manche et piquai dans une veine avec la rapidité du gars à qui on vient d’annoncer une attaque bactériologique.

— Hé, vous pas hésiter ! Vous fairre ça comme vrrai prro ! s’extasia l’homme, en norte, avec un accent à couper au couteau. Vous êtes quoi, docteurr ?

Je baissai ma manche sur la bosse qui marquait l’endroit de l’injection.

— Pas tout à fait. Mais j’ai parfois affaire à des malades.

— Vrraiment ?

Je hochai la tête.

— Vous voulez une démonstration ?

— Je ne suis pas malade.

— Ça va s’arranger, faites-moi confiance.

Je me demandai s’il avait enregistré que je n’étais pas le client rêvé pour bavarder. Je remis la seringue vide dans le cyborg. La scop-dex commençait à agir, et ma nausée se réduisait déjà à un vague désagrément. Il existait des traitements plus ciblés pour le mal de l’espace – des antagonistes –, mais même s’il y en avait eu à bord, je doutais fort d’avoir les moyens de me les offrir.

— Costaud, commenta l’homme en hochant la tête, mouvement pour lequel son cou n’était pas vraiment prévu. Ça me plaît. Mais à quel point vous costaud ?

— Je ne vois pas en quoi ça vous concerne, mais vous pouvez toujours me mettre à l’épreuve.

Le cyborg s’attarda encore quelques instants près de nous avant de décider de s’emmener flotter vers le groupe suivant. Quelques nouveaux arrivants regardaient autour d’eux, l’air pas dans leur assiette. Après tout, pour beaucoup d’entre nous, qui venions pourtant de passer tant d’années-lumière entre les étoiles, ce petit trajet en caboteur représentait notre première expérience consciente du voyage dans l’espace.

Le gros tas m’observait. J’avais l’impression d’entendre des rouages tourner dans son crâne en grinçant laborieusement. Sans doute la plupart de ceux qu’il avait approchés s’étaient-ils laissé intimider plus facilement que moi.

— Comme je disais, je suis Vadim. Tout le monde m’appelle comme ça. Juste Vadim. Je suis un perrsonnage. Je suis couleurr locale, comme on dit. Et vous êtes… ?

— Tanner, répondis-je. Tanner Mirabel.

Il hocha la tête lentement, d’un air sagace, comme si mon nom lui disait quelque chose.

— Votrre vrrai nom ?

— Oui.

Je ne risquais rien à donner mon nom. Reivich ne pouvait le connaître, même s’il se doutait forcément que quelqu’un le suivait. Cahuella conservait jalousement le secret sur ses activités, et protégeait l’identité de ses collaborateurs. Au mieux, Reivich aurait extorqué aux Mendiants une liste des dormeurs de l’Orvieto, mais ça ne lui aurait pas dit lequel, de tous ces passagers, avait l’intention de le tuer.

— D’où vous venez, Mirra-Bell ? fit Vadim en essayant d’introduire une note d’intérêt amical dans sa voix.

— Vous n’avez pas besoin de le savoir, répliquai-je. Et je vous en prie, Vadim, j’étais sérieux, tout à l’heure. Couleur locale ou non, je n’ai aucune envie de vous parler.

— Mais j’ai prroposition prrofessionnelle, Mirra-Bell. Je crrois vous devrriez l’entendrre.

Il continua à me regarder d’un œil, l’autre, perdu dans le vague, quelque part en diagonale au-dessus de mon épaule.

— Je n’ai pas envie de faire des affaires, Vadim.

— Je crrois ça devrrait vous intérresser, poursuivit-il, un ton plus bas. Endrroit dangerreux, là où nous allons, Mirra-Bell. Endrroit dangerreux, dangerreux. Surtout pour nouveaux venus.

— Qu’y a-t-il de si dangereux dans l’Anneau de Lumière ?

Il eut un sourire, rapidement effacé.

— L’Anneau de Lumièrre… Oui. Ça vrraiment intérressant. Je suis sûr vous serrez, perrplexe devant… les possibilités. (Il ménagea une pause, passa une main sur son menton hérissé de poils.) Et nous avons pas parrlé Chasm City, niet ?

— Le danger est un terme relatif, Vadim. Je ne sais pas ce qu’il veut dire ici, mais là d’où je viens, c’est autre chose que le risque toujours présent de commettre une gaffe sociale. Faites-moi confiance, je crois pouvoir m’en sortir dans l’Anneau de Lumière. Et à Chasm City aussi, d’ailleurs.

— Vous crroyez connaîtrre danger ? Moi je pense vous avez pas idée où vous mettrre pieds, Mirra-Bell. Je pense vous trrès ignorrant. (Il s’interrompit, joua avec les grosses pièces de tissu de sa houppelande, et des arcs-en-ciel apparurent entre ses doigts.) C’est pourr ça je vous parrle maintenant, comprris ? Je suis votre bon Samarritain…

Je vis où tout ça menait.

— Vous allez m’offrir votre protection, c’est ça ?

Vadim tiqua.

— Ça vrraiment brrutal, Mirra-Bell. Dites plus ça, je vous en prrie. Je prréférrerrais beaucoup nous parrlions avantages accorrds de sécurrité mutuelle.

— Permettez-moi de faire une supposition, Vadim, fis-je en hochant la tête. Vous êtes vraiment d’ici, hein ? Vous ne venez pas d’un vaisseau ou d’un autre. À mon avis, vous passez votre vie sur ce caboteur. C’est ça ?

Il eut un rapide sourire, nerveux.

— Disons plutôt je sais où je mets les pieds sur ce bâtiment mieux que plupart derrièrres de dégel prremièrre frraîcheurr. Et puis j’ai associés influents dans parrages Yellowstone. Associés trrès musclés. Gens qui pourraient prrendrre soin nouveau venu, s’assurrer qu’il s’attirre pas ennuis…

— Et si ce nouveau venu venait à décliner votre offre, que lui arriverait-il ? Se pourrait-il que ces mêmes associés deviennent l’origine des ennuis en question ?

— Vous bien cynique, je trouve.

— Vous voulez que je vous dise, Vadim ? fis-je en souriant à mon tour. Je pense que vous n’êtes qu’une grosse limace d’escroc visqueux. Il n’y a pas de réseau d’associés, hein ? Votre influence ne dépasse pas la coque de ce vaisseau, et même là, elle n’est ni totale ni absolue, hein ?

— Faites attention où vous mettez pieds, Mirra-Bell. Je vous aurrai prrévenu.

— Non, Vadim. C’est moi qui vous mets en garde. Je vous aurais déjà massacré si je pensais que vous étiez autre chose qu’un simple poil à gratter. Allez faire votre petit numéro auprès de quelqu’un d’autre. Allez, ce ne sont pas les candidats qui manquent, fis-je en parcourant l’espace commun du regard. Ou plutôt, si vous rampiez jusqu’à votre petite cabine puante, mettre votre discours au point ? Je vous conseille de trouver quelque chose de plus convaincant que des menaces de sévices. Et si vous proposiez des conseils de mode ?

— Vous n’êtes vrraiment au courrant de rrien, hein, Mirra-Bell ?

— De quoi ?

Il me regarda d’un air de pitié et, l’espace d’un minuscule instant, je me demandai si je n’avais pas commis une erreur d’appréciation. Mais Vadim secoua la tête, se décrocha de la paroi et se propulsa de l’autre côté de la sphère, sa houppelande flottant derrière lui comme un mirage. L’appareil avait atteint son accélération maximale, à présent, de sorte qu’il décrivit une courbe paresseuse qui l’amena avec une précision due à une longue pratique près d’un autre voyageur solitaire qui venait d’arriver : un petit bonhomme râblé, au crâne dégarni, à la mine de papier mâché et à l’air abattu.

Je regardai Vadim lui serrer la main et commencer à lui servir le baratin auquel j’avais eu droit.

Pour un peu, je lui aurais souhaité bonne chance.

Les autres passagers étaient un mélange en nombre équivalent d’hommes et de femmes, de toutes les origines génétiques. J’aurais parié que deux ou trois d’entre eux venaient de Sky’s Edge. Des aristocrates, apparemment. Sans intérêt pour moi. Comme je m’ennuyais, j’essayai de suivre leur conversation, mais l’acoustique de l’espace commun brouillait leurs paroles, en faisant une sorte de patchwork d’où émergeait occasionnellement un mot lorsque l’un ou l’autre élevait la voix. Je pouvais malgré tout dire qu’ils parlaient norte. Très peu de gens, sur Sky’s Edge, parlaient couramment le norte, mais presque tout le monde le comprenait, plus ou moins : c’était la seule langue commune à toutes les factions, et c’était donc celle qui servait pour les échanges diplomatiques et les négociations commerciales avec l’extérieur. Dans le Sud, on parlait castelan, la langue principale sur le Santiago, avec, évidemment, une certaine contamination par les autres langues parlées dans la Flottille. Dans le Nord, ils jaspinaient dans un salmigondis fait d’hébreu, de farsi, d’ourdou, de punjabi et d’anglais, la vieille langue qui avait donné le norte, et surtout de portugais et d’arabe. Les aristocrates se débrouillaient généralement un peu mieux en norte que les citoyens moyens ; le parler couramment était une preuve de sophistication. Je le pratiquais pour des raisons professionnelles – raisons pour lesquelles je parlais aussi la plupart des langues Scandinaves, et je me débrouillais plus ou moins en russe et en canasien.

On comprenait sûrement le russe et le norte dans l’Anneau de Lumière et à Chasm City, même si on devait passer par le truchement de machines ; mais la langue par défaut des Demarchistes qui avaient refondé Yellowstone était le canasien, un mélange fluctuant de français québécois et de cantonais. On disait qu’il fallait avoir la tête pleine de processeurs linguistiques pour arriver à parler couramment cette langue : elle était trop fondamentalement étrange, trop éloignée des modèles grammaticaux depuis longtemps gravés dans l’esprit humain.

J’aurais été inquiet si les Demarchistes n’avaient pas été des commerçants dans l’âme. Pendant plus de deux siècles, Yellowstone avait été le point focal du réseau d’échanges interstellaire naissant qui alimentait en innovations les jeunes colonies et réingurgitait les apports technologiques comme un vampire quand les colonies avaient atteint une certaine maturité technologique. Les Stoniens étaient obligés, pour des raisons commerciales, de maîtriser des douzaines de langues différentes.

Bien sûr qu’il y avait du danger, là où j’allais. En ce sens, Vadim avait entièrement raison, mais le danger n’était pas celui qu’il pensait. Ce serait un danger subtil, dû au fait que je n’étais pas familiarisé avec les nuances d’une culture qui avait au moins deux siècles d’avance sur la mienne. Je risquais moins d’être blessé que d’échouer lamentablement dans ma mission. C’était une menace suffisante pour m’inciter à la prudence. Mais je n’avais pas besoin d’acheter la protection douteuse de brutes comme Vadim – qu’il ait ou non ces fameux contacts.

Mon attention fut à nouveau attirée par Vadim, et cette fois il y avait du grabuge.

Il en était carrément venu aux mains avec le nouveau venu dans l’espace commun. Les deux hommes s’empoignaient tout en restant accrochés aux parois. Crâne d’Œuf donnait l’impression de faire le poids contre Vadim, mais quelque chose dans les mouvements de l’autre – quelque chose de languide qui frisait l’ennui – me faisait penser qu’il se contentait de lui laisser croire qu’il avait le dessus. Les autres passagers faisaient de leur mieux pour ignorer l’empoignade. Peut-être même se félicitaient-ils que la brute ait déjà choisi sa victime.

Soudain, Vadim changea d’approche.

En un instant, il cloua le nouveau venu, terrifié, à la paroi, lui faisant manifestement mal, et lui fourra agressivement sa grosse face sous le nez. Le type essaya de dire quelque chose, mais Vadim ne lui laissa pas le temps d’articuler autre chose qu’un vague marmonnement ; il lui colla une main sur la bouche. Et ce qui en jaillit alors, qui devait avoir un rapport avec le dernier repas de l’homme, forma un sale ruisseau entre les doigts de Vadim. Lequel, dégoûté, s’écarta brusquement de sa victime. Puis il se raccrocha à la paroi de sa main propre et flanqua un coup de poing dans l’estomac de Crâne d’Œuf, juste sous les côtes. Le pauvre petit bonhomme eut un hoquet sauvage, rauque, et ses yeux s’injectèrent de sang. Il essayait de reprendre sa respiration lorsque Vadim lui assena un autre coup.

Estimant en avoir fini avec lui, Vadim prit le temps de s’essuyer la main sur le revêtement de tissu de la salle, ôta son bras de la sangle et s’apprêta à donner le coup de pied qui le propulserait vers la sortie.

J’avais calculé ma trajectoire et, savourant un délicieux instant de vol plané avant de heurter la paroi, surgis à un mètre de Vadim et de sa victime. L’espace d’une seconde, Vadim me regarda, choqué.

— Mirra-Bell… Je pensais négociations terminées ?

J’eus un sourire.

— Tout le monde peut se tromper.

 

 

Je pris soin de m’amarrer et, avec la même aisance désinvolte que Vadim précédemment avec le petit homme, je lui balançai un coup de poing, à peu près au même endroit. Il se plia en deux comme un origami détrempé et laissa échapper un gémissement.

À ce moment-là, curieusement, les autres étaient moins absorbés par leurs propres affaires.

Je m’adressai à eux :

— Je ne sais pas si certains d’entre vous ont déjà été approchés par cet homme, mais je doute qu’il soit le professionnel pour lequel il se fait passer. Si vous l’avez payé pour qu’il assure votre protection, vous avez très probablement jeté votre argent par les fenêtres…

Vadim réussit à articuler une phrase :

— Vous êtes un homme mort, Mirra-Bell.

— Alors je n’ai plus grand-chose à craindre, fis-je en regardant Crâne d’Œuf, qui avait repris ses couleurs et s’essuyait la bouche avec sa manche. Ça va ? lui demandai-je. Je n’ai pas vu comment la bagarre avait commencé.

L’homme me répondit en norte, mais avec un accent très fort, et je mis un moment à comprendre ce qu’il racontait. C’était un petit bonhomme trapu, bâti comme un bulldog. Mais cette ressemblance ne s’arrêtait pas au physique. Il avait un visage pugnace, perpétuellement batailleur, le nez aplati et un crâne brillant hérissé de rares cheveux coupés presque à ras.

Il défroissa ses vêtements.

— Oui, ça va, merci. Ce pithécanthrope a commencé par me menacer verbalement, puis il s’est mis à me faire mal physiquement. À ce stade, j’espérais que quelqu’un interviendrait, mais tout à coup, c’était comme si je faisais partie du décor…

— Oui, j’ai remarqué, fis-je en toisant les autres du regard. Mais j’ai constaté que vous vous défendiez plutôt bien.

— Pour ce que ça m’a servi…

— Je crains que notre Vadim ici présent ne soit pas du genre à reconnaître une attitude courageuse quand il en voit une. Vous êtes sûr que ça va ?

— Je crois. J’ai un peu mal au cœur, c’est tout.

— Attendez.

Je claquai des doigts en direction du cyborg qui planait, en proie à une indécision quasi bionique, à quelques mètres de là. Lorsqu’il se rapprocha, j’essayai d’acheter une autre dose de scop-dex, mais j’avais épuisé mon crédit.

— Merci, fit l’homme, la mâchoire en avant. Mais je dois avoir assez sur mon compte…

Il parla à la machine en canasien, trop vite et trop bas pour que je comprenne ce qu’il racontait, et une seringue prête à l’emploi jaillit.

Je me tournai vers Vadim pendant que l’autre farfouillait avec l’aiguille dans l’une de ses veines.

— Vadim, je vais être bon prince et vous laisser partir. Mais je ne veux plus vous revoir ici.

— C’est pas fini entrre nous, Mirra-Bell.

Il se décrocha et prit le temps de regarder les autres, dans l’espoir de récupérer un semblant de dignité. Mais c’était peine perdue : j’avais autre chose en réserve pour lui.

Vadim se raidit, prêt à flanquer une ruade dans la paroi pour s’éloigner.

— Un instant ! fis-je. Vous n’espérez pas repartir avant d’avoir remboursé ce que vous avez volé, si ?

Il hésita, me regarda.

— Je vous ai rrien prris. À vous non plus, monsieur Quirrenbach… fit-il en se tournant vers l’autre.

— C’est vrai ? demandai-je.

Quirrenbach hésita, jeta un coup d’œil à Vadim et répondit :

— Oui… non. Il ne m’a rien volé. C’est la première fois que je le vois.

Je haussai la voix.

— Et vous tous ? demandai-je à la cantonade. Ce salaud vous a-t-il extorqué quoi que ce soit ?

Silence. C’était plus ou moins ce à quoi je m’attendais. Personne ne voudrait reconnaître qu’il s’était fait entuber par un escroc à la petite semaine comme Vadim, maintenant qu’ils avaient vu à quel point il pouvait être pitoyable.

— Vous voyez, Mirra-Bell… Je peux partir, maintenant ?

— Presque, répondis-je.

Je tendis ma main libre et l’attrapai par le revers de son manteau. Les pièces grossièrement cousues étaient aussi froides et sèches qu’une peau de serpent.

— Et les autres passagers ? Il y a des chances pour que vous en ayez escroqué quelques-uns depuis que nous avons quitté l’hospice…

— Et alorrs ? dit-il d’une voix réduite à un murmure. En quoi ça vous rregarrde, hein ? Que voulez-vous pour rrester en dehorrs de ça ? Qu’est-ce que ça vaut pourr vous, me laisser trranquille ?

Je ne pus m’empêcher de rire.

— Vous essayez de m’acheter ?

— On peut toujourrs essayer.

J’en eus assez, tout d’un coup. Je le tirai en arrière, le plaquai si brutalement sur la paroi qu’il en eut le souffle coupé, et je commençai à lui remodeler le portrait. La colère m’avait envahi, comme un brouillard bouillonnant. Il tenta de se rebiffer, mais j’étais plus rapide, plus fort, et ma colère était plus justifiée.

— Arrêtez ! fit une voix qui donnait l’impression de venir de très très loin. Arrêtez ! Ça suffit !

C’était Quirrenbach, qui m’éloignait de Vadim. Quelques autres passagers s’étaient rapprochés, étudiant avec une satisfaction horrifiée le beau travail que je venais d’accomplir sur lui. Son visage était bosselé, sanguinolent.

— Lâchez-le, poursuivit Quirrenbach. Vous n’avez pas besoin de le tuer. Et s’il avait dit la vérité, s’il avait vraiment des amis ?…

— C’est un rien du tout, objectai-je. Il n’a pas plus de relations que vous et moi. Et quand bien même… nous allons vers l’Anneau de Lumière, pas vers une colonie de la frontière sans foi ni loi…

Quirrenbach me jeta un coup d’œil surpris.

— Vous parlez sérieusement ? Vous pensez vraiment que nous allons vers l’Anneau de Lumière ?

— Pourquoi ? Ce n’est pas là que nous allons ?

— L’Anneau de Lumière n’existe pas, répondit Quirrenbach. Il n’existe plus depuis des années. Nous allons dans un endroit bien différent.

Du morceau de bidoche pour pub végétarienne qu’était devenu le visage de Vadim émana un gargouillis, comme s’il vidait sa bouche pleine de sang. Un ricanement ?

La Cité du Gouffre
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